jeudi 8 mars 2018

Les jeux du réel et de la fiction , ou La mort des histoires?



Depuis mon enfance, j’aime les histoires. Peut-être est-ce ce goût fondamental qui m’a conduite insensiblement de « La Petite Fadette » à Balzac, de Jules Verne au  « Nom de la Rose »,  de « La fée des Grèves » à Modiano, des «  Trois Mousquetaires » à  «  La Peste ».
Et cela, quand j’ai commencé à ressentir que le fil dramatique se trouvait enrichi d’un supplément de plaisir esthétique  quand il était tissé d’une certaine écriture …J’ai recherché alors  dans la réflexion sur la littérature des clés pour comprendre ce pouvoir des textes ….
En même temps, tout en me prenant aux délices du récit et de la vie inventée , je glanais dans ces heures de vagabondage dans la fiction, un certain savoir historique, une connaissance des paysages  du monde, des sociétés et des milieux sociaux  , des conditions humaines , femmes et hommes …
La conviction de mon père, historien érudit , et professeur d’histoire , qu’Alexandre Dumas, nous en apprenait plus sur le règne de Louis  XIV , les mœurs du peuple aussi bien que les valeurs des « Grands », que son cours d’histoire pourtant raffiné, retravaillé sans cesse, nourri de la lecture assidue  des grands historiens, a dû m’ insuffler cette conviction profonde que le fictif apprenait sur le Vrai….
Cela fait souvent sourire Michel, que Douglas Kennedy, Henning Mankell,  me semblent m’avoir appris beaucoup sur les Etats Unis ou la Suède, et le moine Cadfael(Ellis Peter) sur le pays de Galles du XIIème siècle … ou Walter Scott sur Jean sans terre et Richard Coeur de Lion..ou Emile Zola sur la naissance des Grands magasins…ou Madame Thérèse (Erckmann- Chatrian)sur l’Année 93 des armées de la Révolution Française…
Et  je n’ai jamais renoncé aux bonheurs des fictions, qui reconstruisent un monde qui a son temps et sa durée propres, un destin abouti, malheureux ou heureux…
Un monde dans lequel on peut s’embarquer, car suivant le contrat pas forcément tacite du lecteur et de l’auteur, mais évident, on SAIT, évidemment pas les évènements à venir, mais la vision du monde qu’on rencontrera : malheur assuré ou conjuré, noirceur humaine ou générosité, personnages positifs ou maléfiques…
On peut s’embarquer en confiance, et trouver le sommeil de la nuit, rasséréné par ce monde non hasardeux.
 Livres de chevet, tels des bibles profanes.
 Parfois relus encore et encore… lectures qui renouvellent comme les œuvres musicales le plaisir ressenti, l’élargissent et l’approfondissent de significations nouvelles …
Simenon, Fred Vargas, Agatha Christie , Zola , Erkmann Chatrian, Emile Ajar,et tant d’autres que d’aucuns qualifieraient de  «  littérature de gare », Patricia Wentworth, , Anne Perry , Ellis Peter, Maria Lang, vous avez sur moi ce pouvoir magique …

Mais bien sûr, peut être un peu honteuse au fond de ne pas lire de livres plus intellectuels, je suis non moins attirée immanquablement par des œuvres qui me sembleraient plus ambitieuses, plus dérangeantes, riches d’un « sens nouveau aux mots de la tribu »…
Alors de temps en temps je m’offre des lectures parallèles, un été à relire «  Voyage au bout de la nuit » , un Nobel partagé avec ma petite fille, si littéraire elle, mais c’est Modiano qui fait déjà partie de mes lectures d’élection  
Et  « Titus n’aimait pas Bérénice », «  La petite fille de monsieur Ling », un Le Clézio  au hasard de mes étagères, «  Les promesses de l’aube » de Romain Gary,  plutôt que « Gros Câlin » !
Ou encore,je suis avec difficultés dans l’entrecroisement savant des moments chronologiques l’aventure de Yersin à l’ombre de Rimbaud….
Parfois je savoure le résultat de cet effort, la magnifique écriture de Céline , que j’avais censuré (et censure encore !)en raison de sa réputation sulfureuse, le Racine fascinant que Natalie Azoulai nous restitue si proche.
Parfois j’ose m’ennuyer…et me demander quel est  l’intérêt esthétique de certaines écritures …
Et je me dis que notre temps n’aime plus ou ne sait plus inventer  les histoires …
Comme si la fiction ne parvenait pas à se libérer du réel, des biographies ,  de l’interprétation des vies réelles, Saint Laurent , Barbara…ou déjà pour moi plus passionnant, des histoires où des acteurs jouent des vies  et des personnages inventés  tout en restant conformes (sans doute) à leur propre personne…comme dans la série 10/100…
 Notre siècle serait-il celui de la « Mort des histoires » ?

C’est comme ça que je n’ai pas pu résister à « Agatha »…
 Une écrivaine, Frédérique Deguelt,auteure  entre autres de romans policiers, et une fois de plus, une rencontre avec la Reine du mystère. Non une biographie simple, mais la reconstruction imaginée d’un épisode de sa vie aussi mystérieux, et sentimentalement douloureux que certaines de ses histoires inventées, sa disparition en 1926, une affaire quasi policière.
Idée remarquable à mon sens, où la fiction s’entrelace au réel en un jeu fascinant , du même ordre je pense que la création romanesque en plus subtil ou intellectuel  .
Mais qui est bien dans l’air de notre temps, un temps, où  me semble-t-il, l’inventé ne peut se déprendre de la caution du vrai.
Qui est aussi un livre prenant, au point de vue « focalisé », celui d’Agatha, centré sur son tourment de trahison amoureuse…
Mais si l’émotion sentimentale est longuement dite, et assez touchante, j’ai trouvé qu’il y manquait le mystère, la surprise de l’invention d’ Agatha, le sentiment poignant du tragique, que j’ai toujours ressenti dans presque tous ses romans sous le parti pris apparent d’insignifiance  .
…Sauf peut-être  dans «  Le meurtre de Roger Acroyd », ou « Les dix petits nègres », ces romans justement où la machinerie du jeu entre le réel et l’imaginé fait toute l’essence du texte au détriment de la chair de la vie.
J’ai pensé à «  La femme rompue » de Simone de Beauvoir, un livre lu il y a bien longtemps mais dont j’ai gardé le souvenir d’une déception : celle dune écriture remarquablement raffinée… mais sans âme !!!!

Et me voilà  reprenant  ma quête de simples Histoires ,  qui touchent et accrochent l’intérêt, de celles qui  intriguent, qui émeuvent , et « font (presque) pleurer Margot ».Qui, sans éluder le malheur le conjure en partie , en nous reconstruisant, par la description de la beauté du monde , par le truchement de personnages positifs et généreux, un peu de goût de la vie, un philtre de bonheur en somme…
Comme finalement  a en a construit Agatha en reprenant l’écriture de ses romans, pour nous lecteurs futurs , et aussi pour elle, pour conjurer son propre  malheur !







2 commentaires:

Laurence ACQUAVIVA a dit…

J’dore ce que tu écris là! J’y adhère, je m’y retrouve tout à fait... j’espere qu’un Jour prochain, tu rassembleras toutes tes chroniques, drôles, justes, émouvantes, si bien dites, dans un même volume, pour notre bonheur!... Je t’embrasse!
Laurence

françou a dit…

Merci Laurence ...de la connivence !!!qui m’honore, vraie
littéraire que tu es !!!et de lire mes divagations ...merci chère lectrice et à bientôt !!!je t'embrasse bien amicalement...