lundi 27 mai 2013

Ma mère, une femme moderne




Elle était née il y a un peu plus de cent ans, et sans doute était-elle  représentative des femmes de son époque, qui tâchèrent de se construire sans « Querelle »entre Anciens et Modernes, entre  credo de la modernité et respect des valeurs transmises par leurs parents…
 Moderne, on peut dire je pense qu’elle l’était…
Elle l’était par un  féminisme bien à elle. Peut-être en partie hérité de sa  mère basque, - habituée à un certaine forme de matriarcat, et en outre à se débrouiller de ses nombreux frères et sœurs, à travailler tôt et beaucoup …Ma grand mère Julie avait aussi par nécessité appris à vivre indépendante, pendant le long service militaire de mon grand père, que la guerre en outre prolongea de cinq bonnes années…Cheminot « roulant », il continua d’être assez souvent absent…et permit d’autre part à sa femme par les « coupons » offerts par la Compagnie du Midi de voyager de son côté, ce qu’elle ne se priva pas de faire…
 De langue maternelle basque, elle apprit à parler français mais demeura analphabète pour l’écrire, même si elle se débrouilla à apprendre à en lire assez pour lire « Nous deux » et « Confidences » et des livres sur des femmes politiques qui la fascinaient. Savoir, être instruite était son rêve…
Elle poussa ma mère à faire des études, le bac d’abord au lycée de jeunes filles (super bourgeois) de Bordeaux, puis une licence d’histoire à la Faculté des lettres …
De cette ouverture  culturelle , d’une époque où le travail était abondant pour qui aimait à risquer des choses nouvelles…  où  il représentait pour les femmes une clé pour l’autonomie, ma mère tira la conviction forte qu’il fallait qu’une femme soit éduquée à l’égal des hommes pour vivre mieux sa vie sociale et personnelle, et surtout   qu’elle ait un travail pour demeurer indépendante…
C’est ainsi qu’elle nous éleva dans le culte de la réussite scolaire, et au-delà, du savoir qui rend la vie meilleure (!!!) et les femmes plus libres.
Moderne ma mère  l’était, par sa   foi profonde dans le progrès  humain, que même les souffrances de la guerre ne put altérer, que ce progrès  se décline, en progression sociale, en progrès de la condition féminine, ou progrès technique qui permettrait  le progrès social…Pour elle comme pour mon père l’instruction en était le facteur…La prise de conscience que peut-être ce progrès n’existait pas fut un des chagrins des dernières années de sa vie …
Moderne était son  désir de jouer son rôle social d’éducatrice. Elle travaillait beaucoup et ne comptait pas sa peine, aimait à aider qui en avait besoin pour des cours particuliers gratuits évidemment, par des prêts de livres, par des conseils. Elle tâcha de son mieux , comme la jeune institutrice suppléante qu’elle fut d’abord, de faire vivre ses écoles dans la compagne girondine, de convaincre parents et élèves de la nécessité d’y être assidus, Puis plus tard , devenue professeur de français en section commerciale,d’œuvrer à la réussite sociale de ses élèves .Nous en rencontrons encore quelques-unes , émues quand elle nous reconnaissent, et plus encore quand elles nous reconnaissent parce qu’on lui ressemble…
Elle enragea  - je le sus plus tard par ses récits- de ne pas avoir toujours eu le droit de vote …et considéra comme un événement marquant de sa vie de l’acquérir.
Plus tard, elle salua l’invention des machines qui libèrent des servitudes matérielles .Plus que toutes,  le lave- vaisselle  et  le lave- linge. Mais elle se laissait séduire aussi par de moins utilitaires, sources de plaisirs plus intellectuels : la machine à écrire qu’elle fut la première de la famille à acquérir et utiliser, et qu’elle maniait fort bien,  et l’auto, moyen  d’autonomie et d’évasion. Elle apprit à conduire, s’y acharna,  mais n’y réussit jamais très bien. Pour preuve de mon amour filial, je fus son passager fidèle ! Sa maladresse ne l’empêchait pas de réaliser son rêve, aller au cinéma et surtout aux concerts des  JMF, qui n’intéressaient pas mon père, et de m’y emmener, ce dont nous étions très fières toutes deux…Le soir pour qu’elle rentre la voiture, j’habillais les poteaux du portail avec de vieilles couvertures, pour ne pas risquer de rayer la carrosserie…
Et nous rigolions de bon cœur et de ses craintes et de l’expédient ainsi bricolé …

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Mais en même temps elle avait le goût des travaux  traditionnellement « mulièbres » ,les travaux de la vie quotidienne,  la cuisine , la couture , et le soin du linge,  et les fleurs. Elle restait attachée à une conception traditionnelle de la femme,  elle ne concevait pas une vie de femme sans maternité ( Les enfants disait-elle, c’est l’affaire des femmes ) trouvait socialement satisfaisant  que son mari soit plus intelligent qu’elle (sic) et se faisait un peu moralisante parfois pour défendre  des valeurs traditionnelles assez strictes, la morale du travail , la pudeur, le mariage, la fidélité dans le couple…elle n’admettait pas  la sexualité hors mariage !
Si bien que par  amour maternel elle dut déroger à ses principes  , autoriser pour Michel et moi un mariage à 20 ans , de peur qu’on se passe d’autorisation pour vivre ensemble,  et  accepter pour ma sœur un compagnon étranger, exilé et marié dans son pays….qu’elle aima pour l’amour qu’il portait à ma sœur, son courage  d’opposant exilé et son intelligence.
 En fait,  au-delà du respect des valeurs traditionnelles il  y av           ait en elle  quelque chose de très romantique, voire de  romanesque. Quoiqu’elle  nous préconise d’être « raisonnable », c’était son grand mot, qui nous agaçait souvent, elle était passionnée . Son idéal de bonheur était l’amour,  la rencontre de l’âme sœur, le couple pour toute une vie…
Ainsi la petite étudiante en histoire  s’éprit d’un gentil étudiant, l’épousa en tout bien tout honneur, « tomba » enceinte tout aussitôt, et dut arrêter ses études ….pour prendre un emploi d’institutrice suppléante et faire vivre son étudiant de mari qu’elle estimait plus apte qu’elle à poursuivre sa licence …Ils réalisèrent je crois leur idéal de bonheur.
De même,  s’ils écoutaient Léo Ferré et Brassens, elle écoutait aussi, et chantait,  Rina Ketty ; si elle lisait La Garçonne et Colette, elle aima toujours les histoires sentimentales. Je lui dois d’avoir lu La Mousson et Pearl Buck,  d’aimer encore Jane Eyre et Rébecca…. Et d’avoir vu avec elle Ivanhoé et Quo Vadis… !
J’ai sans doute aussi profité de son culte pour les classiques de notre patrimonine, Molière, La Fontaine, Boileau, Alphonse Daudet, dont elle savait réciter des tirades entières … On se moquait un peu,mais on se les rappelle toujours…

Telle elle était , avec ses jolis contrastes, assumant ses contradictions avec une conviction passionnée et rieuse, sans doute semblable à bien des femmes de sa génération.

Mais elle était aussi unique, c’était notre Mérotte !



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