jeudi 31 décembre 2009

Avatars


Il pleuvait froid et triste , et en ce soir de solstice, il faisait déjà nuit. Nous marchions en rentrant les épaules, la petite main de Camille serrée dans la mienne. Elle venait d’avoir –encore !- une bronchiolite et c’était sa première sortie. Elle avait tant envie d’une petite bricole à s’habiller pour le soir de Noël, comme sa sœur Charlotte à qui nous venions d’acheter une petite robe noire courte d’ado, qui faisait la fierté de ses neuf ans . Pour Camille, nous venions de trouver un petit gilet très class, et nous nous hâtions vers l’abri de mon "camion rouge" garé un peu loin dans la zone commerciale, près du Mega CGR, tout reluisant de lumière …
C’est alors qu’on voit l’affiche ! Camille (quand on commence à savoir lire on s’en sert), me dit d’un air grave et concentré :
-On dirait Max et les Maximonstres . Je me trompe, ou c’est bien eux?
- C’est Max et les Maximonstres ? Ils ont fait un film…
-On l’avait lu en grande section
-C’était bien ?
-Super …
Pour ma part, j'ai toujours adoré Max et les Maximonstres, qui marquèrent mon entrée en tant que formateur dans les délices de la litérature enfantine, à l'instar de Petit Ours, du même Maurice Sendak (avec Else Minarik). Bien sûr, j'ai des réticences de pisse-froid sur la mise en film (une heure et demie) de ce merveilleux dessin, et de ce récit ramassé, plein d'ellipses et de non dits...
-Veux-tu que je t’y emmène ?
Et le lendemain de Noël, nous voilà parties, toutes deux d’abord, puis, avec Charlotte, parce que c’est toujours bon de s’offrir une petite régression, puis avec ma Nadja, peut-être pour la même raison… (C'est Noël!!!)
Il pleut toujours, mais c’est trois heures, il ne fait pas nuit…c’est déjà ça…
Devant le cinéma, une énorme queue, moitié abritée, moitié à la pluie…
Nous persistons toutefois, assurées par tous les affichages, comme nous l’étions par Internet, d’une séance à quatre heures.
-4 pour Max et les Maximonstres , 2 adultes 2 enfants !!!
-Il n’y est pas !
-Comment ?
-Il n’y est pas, nous l’avons déprogrammé pour rajouter une salle pour Avatar, qui est déjà complet ….
-Mais vous ne l’annoncez nulle part…
-Je n’y suis pour rien, c’est la direction. Allez voir Arthur et les… ou Loup….
La queue s’impatiente derrière nous de ces palabres.
Je suis abasourdie, Nadja toute rose d’agacement, insiste, puis nous renonçons nous contentant d’un :
-Non, c’est nul !!! rageur, en battant en retraite , vers le froid, la pluie.

On achète en promo le retour du Jedi pour faire cinéma à la maison …
On a économisé les pop corn !!!

ET on se consolera avec Petit Ours dont la cassette a passé et repassé pendant la petite enfance de l’une puis de l’autre et qu’on sait tous par cœur …


Et je me demande, Avatar des avatars, irai-je voir Avatar ?

dimanche 20 décembre 2009

R.Galliano et Acoustic Trio à Oloron








Merci à Richard Galliano, à JM Ecay à Jean Philippe Viret d’être venus jusqu’à nous …
Et au service culturel de « La communauté de communes du Piémont Pyrénéen » de les avoir fait venir à Oloron dans le cadre des « Scènes de Pays… »
Il faisait déjà nuit quand nous sommes arrivés à Oloron le 8 décembre, une heure à l’avance comme à l’habitude. Le lieu de concert –l’Espace Jéliote – était fermé, et seules les veilleuses allumées. Il faisait froid …un seul café brasserie ouvert pour un crème…je me disais « Avec Richard à l’affiche, peut-il n’y avoir presque personne ? »
Et puis les gens sont arrivés, tranquilles, nombreux, attentifs, enthousiastes, heureux…
Pour nous ce fut un très beau concert .
Nous avions entendu et bien aimé Jean-Marie Ecay en direct en octobre à Toulouse, mais jamais Jean –Philipe Viret, et ce fut la découverte en direct du son de sa contrebasse, et surtout de leur jeu en trio avec R.Galliano…
Ce n’était pas l’extrême et presque douloureuse tension du concert de Marciac, perceptible dans l’enregistrement DVD (nous n’y étions pas cette année-là, j’ avais été assez sérieusement malade en juillet 2000) Cette tension même qui contribua à produire un concert mythique aux dires de tous. Legendary concert !
Non ce soir à Oloron ce n’était qu’une très grande concentration , alliée à une confiance détendue entre les trois musiciens , une sorte de bonheur de jouer ensemble et pour notre bonheur de public , un public conquis sans réserve et en toute simplicité .
Ce fut un plaisir de chaque morceau, ceux de Marciac bien sûr (sauf Libertango ou Spleen,) puis l’ incursion de Bébé d’Hermeto Pascual , de deux pièces rêveuses de Love Day , Aurore, et Hymne, premier « essai »public pour cette formation , un extraordinaire duo, Chat Pître avec JPH Viret, plein d’humour et de fantaisie , un solo de guitare de JM Ecay, « Bras dessus, bras dessous » en forme d’hommage à Nougaro pour qui en fut écrite la musique, puis le New York Tango que j’aime sous toutes ses formes, et une merveilleuse interprétation de L’aria en solo, dont RG n’osa dire dans sa modestie qu’il l’avait composé « à la manière de Bach » mais seulement pour célébrer « ce que l’accordéon doit à l’orgue »…


A la suite de ce concert et de la qualité particulière de son atmosphère, je m’interroge une fois encore sur les lieux de musique et de « culture ».
A Oloron, comme à Nogaro, comme à Prades, existe une certaine dimension de la culture.
Des « amateurs de musique » des amateurs de jazz, des amateurs de théâtre aussi …
Qui sont-ils ? Que viennent-ils entendre ? sont-ils des fans de Galliano , des mordus d’accordéon, ou des amateurs de jazz, des gens « cocasses » comme nous, qui font des kilomètres pour entendre jouer en direct ceux qui les ont enchantés, des gens seulement curieux des choses de l’art…Sans doute un mélange de tous ceux-là…
Mais ce que l’on peut dire, c'est que ce mélange produit de temps à autre une alchimie réussie et bienheureuse, un public attentif et concentré qui vibre ensemble et avec les musiciens…
Et bien sûr derrière ce public, il y a ces associations souvent en partie bénévoles, convaincues, tenaces qui permettent de le rassembler !!!
Elles s’appellent Jazzèbre, Des rives et des notes, Accordéon Voyageurs , Les Nuits d'Aquitaine ou Accordéons nous…, elles ont besoin du soutien des régions, des communautés de communes, des communes….
Que grâces leur soient rendues…


Photographies de M.R.
A aller voir , avec bien d'autres dans :
L'autre bistrot des accordéons
...

samedi 12 décembre 2009

Ariane Mnouchkine

Ariane Mnouchkine
ARTE jeudi 26 octobre 22.45
Ce fut un grand plaisir de l’entendre parler avec une conviction intacte de « son théâtre ».
Le Théâtre du Soleil bien sûr, qui, comme l’Illustre Théâtre en son temps, se vit en « troupe » avec partage « d’amour et de détestation ».
Mais aussi sa conception de l’art théâtral, une conception qui me réconcilie personnellement avec le théâtre , un théâtre qui échappe à ce qu’elle pense être « le grand danger du théâtre, le réalisme »… mais qui n'élude pas pour autant la réalité sociale et humaine du monde,qui « l’enchante », et célèbre l’espoir de progrès et d’humanité.

Un grand plaisir d’écouter le récit des tribulations de la troupe, de l’espoir déçu des Halles à la Cartoucherie, d’assister à leurs efforts pour construire ensemble et pour les autres, le public, non seulement un spectacle mais un vrai lieu d’accueil parfois même d’asile.
De revoir des moments forts, la préparation, la représentation de 1789 ou des Ephémères . Le tournage de Molière dans la Cartoucherie transformée en énorme studio.

De découvrir l’histoire de sa quête nomade, sac au dos, d’autres formes de théâtre, d’autres formes d’humanité…

Mais ce que j’ai aimé entre tout c’est la femme qui s’exprimait avec justesse, avec malice, avec énergie, avec chaleur. Une présence saisissante.
De sa sagesse, j’ai noté une phrase qui est de celles qui m’aident à penser devant l’âge qui vient…
A la question : « Craignez- vous de ne plus avoir un jour la force de continuer dans votre projet ? », elle réfléchit et dit :
« Oui, ce que je crains de perdre peu à peu c’est la force de consolation, oui la force de consolation »…
Percevant sans doute l’ambiguïté de la formule (que je ne comprenais pas tout à fait : «consoler qui ???, son prochain ? »), elle précise :
« Oui de ne plus avoir la force de me consoler, la force de se consoler du malheur, de ce qui arrive de douloureux ou de déchirant »
Merveilleux apanage en effet de la jeunesse que d’avoir la force de se consoler du malheur !!! Puissions-nous garder cette force là !!!!

mardi 1 décembre 2009

Les Fêtes de Dax

Festayres
Festayre je suis.
J’ai transmis le gène à ma fille, qui l’a elle-même transmis à Charlotte, puis à Camille.
En somme c’est un gène qui se transmet chez nous par les femmes.
Pour être juste reconnaissons que sous une forme plus atténuée mais active (une forme « acquise ») nous l’avons aussi transmis à nos conjoints, Michel et Sébastien.( et même contaminé un peu ma sœur)

La fête fait partie de ma vie depuis l’enfance, les passe-rue , la folie des manèges avec les petits copains , (un de nos voisins, d’une famille de forains nous offrait des sacs entiers de tickets),les courses landaises, à 11ans les premières corridas d’Ordonez et Apparicio avec un copain aficionado, à 13ans les bals de quartiers avec l’amie complice, (un quartier chaque soir pour danser), puis avec Michel, la passion des corridas et des photos




Puis est arrivée Nadja et avec elle, la folie des manèges, des bals, des courses landaises et jeux taurins, et des corridas. Souvent en famille ou avec des amis, mais plus souvent toutes deux, comme deux festayres complices, dans cette ville familiale et sans souci.



Et voilà le cycle de Charlotte et Camille entamé, la folie des manèges, les jeux de vaches et sans doute bientôt les bals et peut-être les corridas….
Pour elles aussi, la fête aura fait partie de leur vie dès l’enfance…








Mais si les quatre filles sont les festayres majeurs, pour toute notre famille en fait, à l’instar de Noël, les fêtes de Dax rythment nos années depuis plus de 50 ans .
Elles sont comme le sommet de nos étés.
Avant, la fatigue de l’année de travail, les premières journées de mer, la montée du beau temps, l’installation dans les habitudes de plage.
Après, le déclin du soleil, un réveil où se manifeste pour la première fois l’odeur de l’automne, et l’ombre de la rentrée se profilant à l’horizon.
Parfois elles interfèrent avec des évènements familiaux, anodins ou graves, heureux ou malheureux, une crise cardiaque de ma mère, son hospitalisation d’urgence, la mienne, puis le deuil de mes parents disparus, mais aussi, la naissance de notre fille, puis celle des petites, premiers mois de Charlotte, premières semaines de Camille.
Parfois d’autres projets interférent : la stagnation désastreuse des travaux de la maison, une séquence de baignades privilégiées et de très beau temps, un festival de jazz, un concert de Galliano …
Toujours elles occasionnent soucis d’organisation, dérangements, marchés, repassage, lits à faire, trajets en voiture, agacements familiaux…
Parfois selon les aléas de la vie, tristesse voire mélancolie environne cette date, semblant rendre impossible d’y aller …


Mais toujours, malgré tout, finalement, fatigués ou allègres, inquiets ou joyeux, insouciants ou tristes, on s’est retrouvés au rendez-vous…



Néanmoins l’âge venant, parfois, je ne me sens plus gagnée à leur approche par l’impatience et l’élan accoutumés.
« Tout s’élance et je demeure… » dit Colette ...


Et ... il y a le premier jour
L’ouverture « kitch » , commémoration du débarquement de Julia Augusta , discours du maire aux festayres rassemblés sur la place de la mairie …



Et dans la marée de foulards rouges brandis , dans le chœur de ces gens de tous âges qui chantent, tout recommence , une petite émotion qui vous serre le cœur et vous fait verser une petite larme , la joie d’être là encore cette fois avec les autres de la famille et les autres de la fête…





Et il y a le premier « cinquo de la tarde » et dans la galerie sous les gradins, fraîche par tous les temps, le bruit unique de la foule bruissante et impatiente…







Il y aura cinq jours à bader, flâner, marcher, regarder, écouter, chantonner…










Et il y aura le dernier jour,


l’ «Adieu » des bandas réunis dans l’arène, le petit signe d’amitié rituel de notre amie clarinettiste, les foulards, le chœur des chants et la même émotion quand résonne le roulement des tambours et des grosses caisses pour « l’Agur », l’émotion d’être là, et que ce soit fini


Camille et Charlotte, ce soir, comme leur mère jadis, quand s’élèvera la dernière fusée du feu d’artifice final, pleureront d’un gros chagrin d’enfant …

Festayres va !!!!!


vendredi 27 novembre 2009

Emotions esthétiques




Emotions esthétiques








Dans les émotions esthétiques il y a de grands bonheurs dont on garde un souvenir que je crois inaltérable :
Assister au concert Tangaria quartet au New Morning un soir glacé de janvier
Parcourir une exposition Rouault au musée d’art Moderne de paris
Se trouver devant le musée Gougenheim à Bilbao par un jour de ciel gris et de soleil brillant
Entrer dans la salle Chardin au Louvre
Ecouter un solo de Bruno Maurice dans l’église banale de Nogaro
Ou La Pavane pour une Infante Défunte par Philippe de Ezcurra dans l’église romane de Brouqueyran
Découvrir le cloître roman de Bona Cerra
Ou les nymphéas…
Revoir « Molière » d’Ariane Mnouchkine…
……

Il y a aussi des émotions furtives, des « instantanés », liés à la beauté des choses du quotidien, qui tout à coup se manifeste, nous saisit et nous surprend.
Comme une photo de Claude Batho(1) ou un poème de Francis Ponge(2)

C’est pourquoi en toute modestie, j’ai eu envie de les imiter, et d’annexer au présent blog,
un petit cagibi dédié aux Choses de Tous les Jours :
à cette adresse:

1 Claude Batho photographe, édition Des Femmes
2 Francis Ponge, œuvres , Gallimard, tome premier

dimanche 22 novembre 2009

Internet ange ou démon de la communication?






Conversation de super marché :
En faisant la queue à la parapharmacie :
Deux jolies jeunes femmes, bras chargés de produits bio de beauté, qui ont fait l’objet d’un long choix, l’une cliente,l’autre vendeuse :
-maintenant avec Internet….
- et même à l’école ! maintenant !
- non heureusement dans la classe de ma fille,il ne font pas d’ordinateur !!!
- croyez-vous dans l’école des miens même à la maternelle, ils les font taper sur l’ordinateur !!!
- ah ça c’est terrible vraiment, vraiment, c’est tellement important d’écrire, !!!!! et d’apprendre à bien écrire !!!
-c’est comme les calculatrices…
Ecrire au clavier empêche –t-il d’apprendre l’écriture manuscrite ?
Ou lui ouvre-t-elle de nouvelles perspectives : la facilité de construire et reconstruire son texte par les brouillons successifs, la possibilité d’effacer, de modifier, ou d’insérer une lettre, ce qui renforce la compréhension des principes commandant la succession des lettres dans un mot.
Parce qu’il pensait qu’agencer les lettres d’un mot pour écrire, est le moyen le plus efficace pour apprendre les valeurs des lettres et les règles de leur combinatoire , Célestin Freinet faisait installer des imprimeries dans ses classes . J’imagine son émerveillement s’il avait connu Word ou ses confrères !!! quel barjo celui-là !!!
Quelquefois comme aujourd’hui, en écoutant les certitudes de ces deux admirables mères,je pense à mes ex-collègues , face aux parents de leurs chers petits , et compatis de ce qu’il leur faut stoïquement entendre…


Conversation de pas de porte :
Notre voisin d’en face à 90ans nous réconcilie avec l’image de la vieillesse. Musicien amateur, accordéoniste de fils en père, il alterne les séjours chez ces enfants, et de longues périodes de solitude chez lui. Nous l’aimons bien et échangeons à l’occasion quelques mots avec lui:
-alors de retour ?
-oui, il me faut me reposer de temps en temps…je fais de la musique, je dors et mange à mes heures. Et puis mes filles m’ont offert un ordinateur, je ne voulais pas mais…
-moi j’avoue je suis un peu accroc…
-moi aussi, je suis ravi, ravi, les enfants m’ont passé leurs photos de famille, je leur écris des mails, et toutes ces informations qu’on trouve sur Internet…
J’y ai trouvé des musiciens, de diatonique, (mes deux chromatiques , je ne peux plus, ils sont trop lourds), je les écoute jouer sur site et j’enregistre et après j’essaie de jouer leurs morceaux, c’est dur , j’y passe beaucoup de temps , mais j’adore quand j’y arrive…




Aujourd’hui 20/11 c’est mon anniversaire.
J’ouvre mon mail et j’y découvre plein de messages :
Une amie,, des copains , ma fille (daté d’une heure du matin !!!),
ET PUIS :
-une carte d’anniversaire de Crédit Agricole
-un message « amical » de Info concert
-un cadeau de Linvosges (avec ou sans commande !!!)
-un message de Netlog
….etc.
J’en souris, après tout, c’est bon de voir qu’on pense à moi et à mon anniversaire...
Michel souffle sur toute cette effervescente « chaleur humaine » :
« Tu y penses, que c’est juste automatique, déclenché par l’enregistrement de ta date de naissance ? Il n’y a personne là derrière, personne… »
Mais oui j’y pense …et puis j’oublie…ou presque…


J’ai acheté mon premier ordi personnel il y a dix ans quand ma fille a dû aller prendre un poste à Dreux.
Pour composer, archiver et imprimer mes cours ?…Pour consulter les encyclopédies ? Pour avoir référence en permanence aux textes officiels ?
Non bien sûr, pour avoir un « modem » et un mail…et communiquer avec Nad…
Pourtant sa première démarche avait été de faire installer le téléphone dans l’appartement sous les toits loué en hâte …Mais le mail, ça n’a pas d’heure, c’est autre chose …
Et comme la découverte de La Photographie n’a pas empêché Zola d’écrire, comme aimer le cinéma n’a jamais empêché quiconque de lire, le mail n’empêche pas de téléphoner, téléphoner ne remplace un petit chat, du soir ou d’ailleurs …
Ce n’est pas l’outil qui fait la communication…

Et puis il y a le BLOG, les blogs, l’expression multiple et protéiforme des sentiments, foisonnant dans la jungle de ma lucarne.
Il y a les commentaires des blogs. Il s’y crée librement de petites communautés. Ce ne sont pas quoiqu’en dise Netlog des amis, mais c’est bien plus que des rencontres de hasard. Ils viennent et reviennent… Certes on ne les connaît pas « en vrai », de grands pans de leur vie nous demeurent inconnus. Parfois ils signent Anonyme …Mais on partage des émotions, des opinions, sur des livres, des musiques, des expériences, des bonheurs de la vie. Des petits bouts de confidences... Une « sympathie » au sens plein du mot…
Et je ressens toujours à ouvrir leurs messages le plaisir d’une communication, je sens derrière leurs mots la chaleur d’une présence humaine et chaleureuse.
Peut-être n’est-ce rien de plus que l’anodin échange,(pas si « trivial »d’ailleurs), que l’on a parfois dans les rencontres quotidiennes…Mais c’est beaucoup…

jeudi 12 novembre 2009

Lectures et lecteurs,


L’expérience récente d’un petit syndrome-viral- à garder- la -chambre sinon le lit, et à y lire toute la journée, m’a remis en tête une réflexion qui fut pendant des années mon fonds de commerce : qu’est-ce qu’un lecteur ?
Deux images familiales :
Mon père, terrorisé par l’apprentissage de la lecture par la méthode mimotechnique, qui séchait l’école le jour du « f », phonème dont l’étude s’accompagnait du geste d’un feu qui flambait et d’un bruit « feuuuuuuuuu !!! »qu’il ne savait pas reproduire !
Mon père, devenu un remarquable et assidu lecteur, avec tendance à prendre possession du texte à voix haute, ce que mes charmants collègues terroristes considérèrent vers les années 80 comme une tare irréductible…
Mon père assis au pied de mon lit quand j’étais malade enfant ; je l’étais assez souvent, et on me gardait facilement « au chaud !!! » Il lisait d’une belle voix assez basse sans effets théâtraux ; Tartarin, Les lettres de mon moulin , et … surtout Madame Thérèse, chef d’œuvre à jamais pour moi, enchantement de l’hiver, jeux d’enfants sur la neige et la glace, avec des lits clos en alcôve dans des grandes salles chaudes, et l’espoir républicain en marche.
Mon père lisant tous les soirs sur son canapé.
Mon père âgé et seul désormais, lisant parfois toute la journée et m’en parlant le soir lors de notre coup de fil rituel…
Pour avoir éludé les « f » et fait l’école buissonnière au cours préparatoire et pour avoir toujours aimé lire à haute voix en était-il moins lecteur ?

Ma grand mère maternelle, Basque du pays de soule, apprit à parler français en rencontrant mon grand père. Elle ne sut jamais vraiment écrire, même son nom. Obligée de signer pour me faire sortir de mon internat, ce fut pour nous deux une épreuve hebdomadaire d’émarger le registre de sortie.
Par contre, orgueilleuse et fière, elle s’apprit à lire seule, et dévora, dévora, dévora… « Confidences » et « Intimité » mais aussi bien des livres échangées avec ses copines et ses payses, sur des sujets lui tenant à coeur sur Hitler (une de ses sœurs et son beau-frère avait été déportés) sur Eva Perron, (je ne sais pourquoi) et quantité de romans fleuves, les Jalna, et bien d’autres que je ne me rappelle pas….
Le soir elle s’asseyait à la table de la cuisine sous la suspension et lisait des heures durant en marmonnant très doucement les mots comme on suce des bonbons. Je ne pouvais m’empêcher souvent d’aller m’installer près d’elle avec mes livres et mes dicos, moi à qui on réservait le calme et l’immense table de la grande pièce « pour travailler »….

Trois images de ma vie d’école :
Jeune prof de 6ème , j’eus pour élève un petit José. On se rendit compte qu’il n’était pas capable de raconter les textes qu’il lisait silencieusement, ni d’en tirer la moindre information.
Je me pris pour Lucifer, décidée à lui apprendre ce que ses instits n’avaient pas su faire : on l’exerça avec obstination à prononcer les mots et les textes. Il s’y prêta avec complaisance et plaisir, se portant volontaire pour lire à haute voix lors des séances de lecture de roman que j’avais mises en place. Il nous tenait sous le charme de sa voix bien timbrée , respectant avec soin la ligne mélodique de la phrase, chapitre après chapitre de l’école des Robinsons…Je me rendis compte un jour qu’il ne retenait rien de l’histoire, rien des personnages, rien de rien…et que j’étais une gourde !!!!

Myriam,
Prof de français à l’école normale, je la rencontrai dans une classe unique rurale. Depuis deux ans elle apprenait, et savait d’ailleurs par coeur, à l’endroit et à l’envers toutes les syllabes possibles…
Dans un moment de « creux », où elle m’avait souri et confié : « Je ne sais pas lire », je pris un bloc brouillon et lui écrivis son nom, Myriam, et lui dis :
-Je suis sûre que tu sais lire ça !!!
-Non !!!
-Si, c’est quelque chose que tu connais très bien !!!
Alors elle essaya de cette voix d’entrailles des mauvais déchiffreurs, d’assembler douloureusement lettres et sons et soudain elle me dit, triomphante, extasiée :
-C’est moi !!!
Et elle ajouta, en me retendant le bloc, écris-moi quelque chose d’autre…
Notre amitié dura quelques mois. Tutrice de son enseignante, je leur fis beaucoup de visites. Le bloc voyageait entre nous à sens unique d’abord, puis à double sens.
Un jour elle s’en alla, sa mère, seule pour l’élever, ayant trouvé à mieux subsister dans un autre village…

Prof de français en Première (36 élèves bien tassés) ; il fallait choisir « un texte complet" de Rousseau, dans une liste d’œuvres : le Contrat Social me rebutait par son aridité et son rigorisme, la Nouvelle Héloïse par son pathos bien pensant, je choisis dans la liste les Rêveries du promeneur solitaire, un choix que je ne regrette pas car ce texte m’a souvent rendue heureuse .
Mais là, une fois les petits livres de poche acquis par les élèves, je fus paniquée à l’idée de tirer de ce texte des« explications de texte » à porter sur La liste du Bac : Qu’expliquer de ce texte qui explicite si bien et musicalement tous les états d’âmes de Jean-Jacques et le journal de sa vie de flânerie et de souvenirs ?
Alors je commis avec délices une transgression pédagogique : nous nous mîmes à lire tour à tour et au gré de chacun, tous ces textes, nous arrêtant après lecture pour en dire un mot, une remarque, un rapprochement, un goût, un jugement … Je crois pouvoir affirmer que le plaisir de cette lecture fut largement partagé entre nous, dans la tiédeur moite de ce « préfa » moche et sans confort, et que d’autres que moi en gardent un souvenir délicieux…
(Ayant comme toujours trop de textes à porter sur la liste, nous fîmes l’impasse sur Rousseau d’un commun accord …)

De ce livre d’images, je tirerais la leçon qu’il y a plusieurs manières de lecteurs, plusieurs manières d’user pour sa vie du pouvoir fabuleux de lire.
Il y a aussi plusieurs routes pour l’acquérir
: il y a des routes scolaires bien tracées, des autoroutes en somme, mais il y a aussi des chemins de traverse…
Certes je compterai toujours sur l’école pour tracer de belles routes régulières, mais ce que je réprouverai toujours c’est que l’école n’accepte pas, plus, qu’elle ne cherche pas à intégrer et à exploiter, ces chemins buissonniers, qui longent, qui contournent, qui croisent l’autoroute, ces chemins qui sont pour certains le meilleur chemin (parfois même le seul).

Foi de Mamou Cyclopède enrhumée !!!!